Il y a des jours comme ça,
où on a envie de se payer la traite. Parce que voilà, ça fait longtemps,
et qu'on se dit qu'on le mérite bien. Mais s'offrir
la totale dans une atmosph ère impersonnelle, jamais. Objectif:
luxe et volupté, dans un environnement chaleureux. Objectif rempli, à l'auberge
du Vieux Kitzbühel.
C'est un peu comme si on s'était
offert un petit voyage en Autriche, le temps d'un week-end.
Une petite escapade improvisée, sans faire plus d'une
demi-heure de route, jusqu'à L'Île-Perrot.
Une balade chez des amis autrichiens de la famille. Car c'est
exactement comme cela qu'on se sent au Vieux Kitzbühel. Dans notre
famille autrichienne, si on en avait une.
Dès le premier pied posé dans l'auberge,
le dépaysement est total. Les petites fleurs imprimées sur les
rideaux, les bouquets séchés au mur, les boiseries en chêne, l'accent à couper au couteau de la petite dame blonde en costume traditionnel qui
nous accompagne à la chambre, un plateau de fruits en main, c'est
sûr, pas de doute possible, nous sommes bel et bien en Autriche.
Mon amoureux ne peut d'ailleurs s'empêcher de laisser
tomber un Guten Abend (bon soir).
Dépaysement total, mais accueil parfait. Comme si
nous étions des habitués du coin. Comme si nous étions venus la semaine d'avant,
et que nous serions de retour la semaine d'après.
Gentil, sympathique, chaleureux, sans être inquisiteur ou familier. Un
équilibre rare, dur à atteindre, bref, précieux.
Le Vieux Kitzbühel est surtout connu pour son restaurant de
fine cuisine traditionnelle. L'endroit vaut le détour.
Située sur les rives du lac Saint-Louis, la maison de pierre, construite dans
les années 1930 pour une famille du village, compte cinq salles à manger et peut
accueillir banquets, mariages et réunions d'affaires.
Une grande terrasse surplombe le lac. Les jardins sont fleuris l'été
(paraît-il, car nous y étions le week-end de Pâques, et la neige persistait
encore...). Été comme hiver, la vue sur le lac est magnifique.
L'auberge, quant à elle, située à
deux pas, ne compte que huit chambres. Ce qui ne veut pas dire qu'elle
soit modeste pour autant. On y trouve une petite salle à manger
pour les déjeuners, un magnifique foyer en pierre, un petit salon, et surtout,
une véranda, où poussent une grande variété de plantes vertes à faire pâlir de
jalousie tous les aspirants pouces verts. Un petit sofa en osier invite le
visiteur à la lecture.
Les chambres sont à l'étage.
La nôtre donnait sur le lac. Première journée ensoleillée depuis
longtemps, nos fenêtres y étaient grandes ouvertes. Nous entendions les
mouettes sur la plage. Notre coquette chambrette était décorée des
classiques petites fleurs imprimées au mur. Et comme nous avions décidé de
nous payer la traite, disions-nous, un kir à la pêche accompagné de petits
canapés (terrine et saumon fumé) nous attendait. La soirée commençait
bien.
Elle fut aussi tout à fait à la hauteur de nos attentes.
Au souper, notre menu "dégustation", était si copieux
que nous avons été incapables de tout manger. Mais quel plaisir pour le
palais ! En entrée, une généreuse portion d'omble de
l'Arctique sur endives grillées, entrée qui, à elle seule, aurait pu nous
suffire amplement. Mais comment résister au savoureux risotto aux
champignons qui a suivi ? Au sorbet à la vodka ? Ou au tendre filet de
boeuf ? La viande était accompagnée d'épinards en
sauce, "comme ceux de ma grand-mère", a spontanément commenté mon compagnon,
comme s'il s'agissait d'une recette de famille connue d'elle
seule, évoquant une foule de souvenirs d'enfance.
Vachement proustien, comme dirait l'autre.
À chaque plat, la serveuse, toujours en costume
traditionnel, prenait bien soin de nous avertir de faire attention, les
assiettes étant bien chaudes. Ma mère, comme toutes les mères
probablement, en aurait fait autant, avec cette même urgence dans la voix.
Une fois le repas terminé, nous sommes bien vite allés
digérer le tout au lit, sous une montagne de couverture et d'oreillers.
Seul les Autrichiens doivent savoir comment se retrouver sous toutes ces
couettes.
Au petit matin, rebelote, nous étions à nouveau à table, cette fois pour déguster des fruits frais,
croissants, viandes, saumon fumé et, bien sûr, viennoiseries. Le kouglof
est fait maison, assure la petite serveuse, elle aussi avec un accent
imprenable, ajoutant des "s'il vous plaît" (bitte) à l'allemande, à la fin de toutes ses phrases. "Voulez-vous d'autres
croissants, s'il vous plaît ?" Et comment, nous en voulons !
Une petite marche sur le bord du lac pour clore le tout, et
nous étions comblés. La totale, disions nous.