Silvia Galipeau
LA PRESSE (Montréal), SAMEDI, 14 JUIN 2003
Auberges - L'accueil à l'autrichienne
Il y a des jours comme ça, où on a envie de se payer la traite. Parce que voilà, ça fait longtemps, et qu'on se dit qu'on le mérite bien. Mais s'offrir la totale dans une atmosphère impersonnelle, jamais. Objectif: luxe et volupté, dans un environnement chaleureux. Objectif rempli, à l'auberge du Vieux Kitzbühel.
C'est un peu comme si on s'était offert un petit voyage en Autriche, le temps d'un week-end. Une petite escapade improvisée, sans faire plus d'une demi-heure de route, jusqu'à L'Île-Perrot. Une balade chez des amis autrichiens de la famille. Car c'est exactement comme cela qu'on se sent au Vieux Kitzbühel. Dans notre famille autrichienne, si on en avait une.
Dès le premier pied posé dans l'auberge, le dépaysement est total. Les petites fleurs imprimées sur les rideaux, les bouquets séchés au mur, les boiseries en chêne, l'accent à couper au couteau de la petite dame blonde en costume traditionnel qui nous accompagne à la chambre, un plateau de fruits en main, c'est sûr, pas de doute possible, nous sommes bel et bien en Autriche. Mon amoureux ne peut d'ailleurs s'empêcher de laisser tomber un Guten Abend (bon soir).
Dépaysement total, mais accueil parfait. Comme si nous étions des habitués du coin. Comme si nous étions venus la semaine d'avant, et que nous serions de retour la semaine d'après. Gentil, sympathique, chaleureux, sans être inquisiteur ou familier. Un équilibre rare, dur à atteindre, bref, précieux.
Le Vieux Kitzbühel est surtout connu pour son restaurant de fine cuisine traditionnelle. L'endroit vaut le détour. Située sur les rives du lac Saint-Louis, la maison de pierre, construite dans les années 1930 pour une famille du village, compte cinq salles à manger et peut accueillir banquets, mariages et réunions d'affaires. Une grande terrasse surplombe le lac. Les jardins sont fleuris l'été (paraît-il, car nous y étions le week-end de Pâques, et la neige persistait encore...). Été comme hiver, la vue sur le lac est magnifique.
L'auberge, quant à elle, située à deux pas, ne compte que huit chambres. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit modeste pour autant. On y trouve une petite salle à manger pour les déjeuners, un magnifique foyer en pierre, un petit salon, et surtout, une véranda, où poussent une grande variété de plantes vertes à faire pâlir de jalousie tous les aspirants pouces verts. Un petit sofa en osier invite le visiteur à la lecture.
Les chambres sont à l'étage. La nôtre donnait sur le lac. Première journée ensoleillée depuis longtemps, nos fenêtres y étaient grandes ouvertes. Nous entendions les mouettes sur la plage. Notre coquette chambrette était décorée des classiques petites fleurs imprimées au mur. Et comme nous avions décidé de nous payer la traite, disions-nous, un kir à la pêche accompagné de petits canapés (terrine et saumon fumé) nous attendait. La soirée commençait bien.
Elle fut aussi tout à fait à la hauteur de nos attentes. Au souper, notre menu "dégustation", était si copieux que nous avons été incapables de tout manger. Mais quel plaisir pour le palais! En entrée, une généreuse portion d'omble de l'Arctique sur endives grillées, entrée qui, à elle seule, aurait pu nous suffire amplement. Mais comment résister au savoureux risotto aux champignons qui a suivi? Au sorbet à la vodka? Ou au tendre filet de boeuf? La viande était accompagnée d'épinards en sauce, "comme ceux de ma grand-mère", a spontanément commenté mon compagnon, comme s'il s'agissait d'une recette de famille connue d'elle seule, évoquant une foule de souvenirs d'enfance. Vachement proustien, comme dirait l'autre.
À chaque plat, la serveuse, toujours en costume traditionnel, prenait bien soin de nous avertir de faire attention, les assiettes étant bien chaudes. Ma mère, comme toutes les mères probablement, en aurait fait autant, avec cette même urgence dans la voix.
Une fois le repas terminé, nous sommes bien vite allés digérer le tout au lit, sous une montagne de couverture et d'oreillers. Seul les Autrichiens doivent savoir comment se retrouver sous toutes ces couettes.
Au petit matin, rebelote, nous étions à nouveau à table, cette fois pour déguster des fruits frais, croissants, viandes, saumon fumé et, bien sûr, viennoiseries. Le kouglof est fait maison, assure la petite serveuse, elle aussi avec un accent imprenable, ajoutant des "s'il vous plaît" (bitte) à l'allemande, à la fin de toutes ses phrases. "Voulez-vous d'autres croissants, s'il vous plaît?" Et comment, nous en voulons!
Une petite marche sur le bord du lac pour clore le tout, et nous étions comblés. La totale, disions nous.